Un garçon de treize ans laissé seul dans un appartement de la rue Bleue, un épicier qui l’observe depuis son tabouret, et quatre-vingts pages pour qu’un enfant sans famille s’en invente une. Cette séquence sur « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » propose d’exploiter le roman d’Éric-Emmanuel Schmitt en Seconde Bac Pro, dans le cadre de l’objet d’étude « Devenir soi : écritures autobiographiques ».
Une fiction qui dit « je »
Momo raconte sa propre histoire, à la première personne, au passé. Tout, dans le livre, ressemble à un récit de vie. Rien n’en est un : Schmitt n’a pas été ce garçon. Loin d’être un obstacle, cet écart est le cœur même du travail. Les élèves y rencontrent, sans jargon, la distinction entre auteur, narrateur et personnage, et découvrent qu’une vie inventée peut sonner plus vrai qu’un souvenir exact.
C’est aussi ce qui rend l’œuvre précieuse en lycée professionnel : elle donne à des élèves qui se disent souvent « je n’ai rien à raconter » la preuve qu’un récit de soi se construit, se choisit, se compose.
Le déroulé des six séances
Séance 1 — Momo, l’enfance livrée à elle-même
Analyse de l’ouverture : le statut du narrateur adolescent, la focalisation interne, le ton tragicomique. Un garçon fait les courses, tient les comptes, cuisine pour un père qui ne le voit pas. Le comique du détail voile mal l’abandon.
Séance 2 — Qui parle ? Auteur, narrateur, personnage
Confrontation du récit et de la biographie de Schmitt. Les élèves constatent l’écart, formulent la règle, et abordent la notion de pacte de lecture. Travail de langue sur les formes du récit rétrospectif.
Séance 3 — Les maximes de Monsieur Ibrahim
L’épicier ne fait pas de leçons : il glisse des phrases. Étude des formes sentencieuses, du présent de vérité générale, des tournures impersonnelles. Comment une sagesse se transmet-elle en cinq mots ? Le cadre est posé d’emblée : on étudie des représentations littéraires de la culture et du religieux, jamais des croyances personnelles.
Séance 4 — Perdre un père, en choisir un
Le départ du père, sa mort, le retour de la mère, l’adoption. Étude du glissement d’une filiation subie à une filiation choisie. Débat mouvant, adossé au texte, sur les choix des personnages — jamais sur ceux des élèves.
Séance 5 — Le voyage vers le Croissant d’Or
Le périple en voiture, les paysages, les derniers enseignements. Atelier d’écriture : imaginer une étape supplémentaire et rédiger le dialogue où Ibrahim tire une leçon d’un détail du paysage. Contrainte de style, contrainte de registre.
Séance 6 — Hériter
De l’accident aux dernières lignes. Momo reçoit la boutique, l’argent, le Coran, et devient à son tour l’homme assis derrière la caisse. Analyse de la structure circulaire du récit d’apprentissage et synthèse sur la portée humaniste de l’œuvre.
L’évaluation finale
Deux heures. Une première partie de compétences de lecture : questions de compréhension et d’interprétation sur le legs d’Ibrahim, la pudeur des émotions et la valeur symbolique des objets transmis. Une seconde partie de compétences d’écriture : un écrit de réflexion argumenté sur ce que la rencontre d’une autre culture ou d’une autre génération apporte à la construction de soi, appuyé sur des exemples précis du texte.
Prolongements
L’œuvre s’articule sans effort avec l’EMC (laïcité, respect d’autrui) et avec la perspective « Dire, écrire, lire le métier » : Momo apprend un commerce en même temps qu’il apprend à vivre, et le savoir se transmet là comme partout, par gestes et par phrases brèves. L’adaptation cinématographique de François Dupeyron offre enfin un support de comparaison très productif sur ce que le passage à l’image ajoute — et retire — à un récit à la première personne.
